Bilbao n'oublie pas

Les villes qui ont vu pass­er des finales gar­dent quelque chose dans leurs pier­res — une réso­nance sourde, la mémoire mus­cu­laire des tri­bunes. Bil­bao a vibré deux fois en un week-end, avec cette inten­sité par­ti­c­ulière que seule l'Europe du rug­by sait pro­duire, quand les clubs cessent d'être des struc­tures juridiques pour rede­venir ce qu'ils ont tou­jours été : des his­toires d'hommes.
L'Union Bor­deaux-Bègles a donc franchi l'étape ultime. Bat­tre le Lein­ster en finale de Cham­pi­ons Cup, ce n'est pas sim­ple­ment gag­n­er un match, c'est forcer une porte que les clubs français frap­pent depuis des années avec toute l'élégance d'un pili­er au maul. Cette fois, la porte a cédé. Pro­pre­ment. Avec le sourire.
Jal­ib­ert, au cen­tre du dis­posi­tif, a de nou­veau joué comme quelqu'un qui réflé­chit en temps réel à voix haute, et dont les brouil­lons sont déjà de l'art. Il y a chez lui cette qual­ité rare des arti­sans d'exception: ren­dre l'improvisation invis­i­ble, jusqu'à ce qu'elle devi­enne évi­dence. Lucu, en sen­tinelle, a con­duit la séance avec la sobriété de ceux qui n'ont plus rien à prou­ver mais con­tin­u­ent quand même, par goût du tra­vail bien fait.
Le Lein­ster, lui, a per­du avec cette dig­nité irlandaise qui est presque plus belle que cer­taines vic­toires. On ne sait plus très bien si c'est de la classe ou de la résig­na­tion, peut-être que la fron­tière entre les deux s'efface à ce niveau de com­péti­tion.
À Bay­onne, pen­dant ce temps, Mont­pel­li­er et l'Ulster s'affrontaient pour la Chal­lenge Cup avec ce mélange par­ti­c­uli­er de con­vic­tion et de blessure qui car­ac­térise les final­istes de la deux­ième épreuve con­ti­nen­tale. On dit sou­vent que la Chal­lenge Cup est le lot de con­so­la­tion du rug­by européen. C'est oubli­er que pour un club comme Mont­pel­li­er, une Coupe d'Europe reste une Coupe d'Europe, et qu'un titre, même en demi-teinte dans les colonnes parisi­ennes, a le goût du sel sur les joues quand on soulève le trophée.
Il fau­dra bien un jour qu'on s'interroge sur ce que nous faisons à ces joueurs. Les corps encais­sent, les cal­en­dri­ers s'accumulent, et les cham­pi­ons enchaî­nent les fuse­aux horaires avec la résig­na­tion de cadres supérieurs pris dans les rota­tions d'un grand groupe inter­na­tion­al. Le rug­by se rêve en indus­trie mon­di­ale, Net­flix avec du cas­soulet et des chants basques, pour repren­dre la for­mule que Miguel Fer­nan­dez a glis­sée ici même il y a quelques jours avec son tal­ent cou­tu­mi­er pour la for­mule déca­pante. Il n'a pas tout à fait tort. Il n'a pas tout à fait rai­son non plus. Mais l'image tient.
On me demande par­fois ce que je pense des nou­velles formes d'analyse, algo­rithmes, GPS, intel­li­gence arti­fi­cielle. Je réponds que les incomplétu­des passent sous le ver­nis, que l'approximation règne en règle, et qu'il restera tou­jours de la place pour de vraies analy­ses. Et du style. Le bal­lon ovoïde ne se laisse pas prédire. C'est pré­cisé­ment pour cela que nous y revenons chaque same­di, chaque dimanche, chaque fois que l'ovale roule vers une ligne d'en-but que per­son­ne n'avait anticipée.
Bil­bao n'oublie pas. Et le rug­by, lui, n'a pas fini de sur­pren­dre ceux qui croient le con­naître.
Restent désor­mais les demi-finales du Top 14. Où s'ouvre l'abysse. Où s'offre l'acmé.