Le lendemain des rois

Ce soir, deux finales.

Pas au même endroit, pas avec les mêmes enjeux, pas les mêmes hommes — mais la même ten­sion sourde qui monte dans les tri­bunes quand on sait que ça ne peut finir que d'une seule façon : quelqu'un ren­tre chez lui avec le titre, l'autre ren­tre chez lui avec les regrets.

À Ernest-Wal­lon, ce sont Vannes et Provence Rug­by qui jouent leur des­tin en Pro D2. On a dit beau­coup de choses sur cette finale, que les Bre­tons étaient les favoris, qu'ils avaient sur­volé la sai­son, qu'Anthony Bouthi­er allait retrou­ver son ancien ter­rain de gloire, que Philippe Saint-André avait con­stru­it quelque chose de vrai avec des Provençaux qui finis­sent fort et qui, à force de ne plus douter, devi­en­nent dan­gereux. Tout cela est vrai. Et rien de tout cela ne compte dans les qua­tre-vingts min­utes à venir. Les finales ont leurs pro­pres lois — elles ne lisent pas les jour­naux.

Ce qu'on retien­dra peut-être plus longtemps que le score, c'est cette image d'un club bre­ton relégué il y a tout juste un an, qui a mis tout son orgueil dans cette remon­tée immé­di­ate. Le rug­by français aime ces his­toires-là. Il en a besoin. Elles rap­pel­lent que rien n'est défini­tif, que le tal­ent ne suf­fit pas sans la colonne vertébrale pour aller avec.

Pen­dant ce temps, en Top 14, on joue le mul­ti­plex de fin de sai­son régulière. C'est le moment que le rug­by français réserve chaque année pour se rap­pel­er qu'il est, au fond, un sport pro­fondé­ment anx­iogène. Qua­tre équipes en qua­tre points pour deux places — le Rac­ing, l'UBB, La Rochelle, Cler­mont. Un seul point sépare le six­ième du sep­tième. On passe ou on ne passe pas.

L'UBB est le para­doxe vivant de ce mois de juin. Cham­pi­onne d'Europe depuis moins de quinze jours — cette équipe qui a mis le Lein­ster en miettes à San Mamés un ven­dre­di soir, 41 à 19, cinq essais en vingt-huit min­utes, la presse anglaise qui titrait "sauvage et génial" —, la voilà ce soir à Cler­mont, sans Jal­ib­ert blessé, à compter ses points comme un com­merçant son tiroir-caisse avant la fer­me­ture. Cham­pi­onne d'Europe, et pas encore cer­taine d'être dans les six pre­miers. Le rug­by a ce tal­ent rare de ren­dre l'absurde par­faite­ment logique.

Ce n'est pas une anom­alie. C'est la struc­ture même de la sai­son : deux com­péti­tions en par­al­lèle, des effec­tifs qui courent sur deux tableaux de bord, des corps qui accu­mu­lent les semaines sans voir la ligne d'arrivée. On a demandé à l'UBB d'être la meilleure équipe d'Europe le 23 mai et de tenir le choc en cham­pi­onnat jusqu'au 6 juin. C'est beau­coup. Peut-être trop. Peut-être exacte­ment ce qu'il faut pour que les cham­pi­ons restent des cham­pi­ons — la fatigue n'étant pas une excuse mais une con­di­tion.

La ques­tion posée ce soir n'est pas seule­ment sportive. Elle est sur la nature même de ce que nous appelons une grande équipe. Est-ce que l'UBB a les ressources, pas physiques — ça, on le saura dans qua­tre-vingts min­utes — mais men­tales, pour se remo­bilis­er sur une qual­i­fi­ca­tion en bar­rage après avoir tenu la coupe à bout de bras à Bil­bao ? Est-ce qu'un titre européen donne de l'énergie ou en prend ? Les deux, sans doute. La ques­tion est de savoir dans quel ordre.

Ce soir, l'ovale roule sur deux pelous­es. Et le rug­by fait ce qu'il fait tou­jours — il repose les ques­tions aux­quelles les algo­rithmes ne savent pas répon­dre.


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